Mort et deuil : traverser la perte et retrouver le mouvement de la vie
Dans ce webinaire, Rosanna Bilotta explore le deuil comme un processus singulier, qui ne suit ni calendrier ni succession obligatoire dâĂ©tapes. Elle Ă©voque les pertes soudaines, le deuil dâun enfant mort avant ou autour de la naissance, ainsi que la place des gestes et des rites lorsque la famille nâa pas pu se rĂ©unir.
Elle sâinterroge aussi sur ce que les silences familiaux peuvent laisser aux gĂ©nĂ©rations suivantes. Ă partir de sa pratique psychocorporelle, elle propose une posture dâaccompagnement fondĂ©e sur la prĂ©sence, lâĂ©coute et le respect du rythme de chacun.
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Webinaire modéré par Richard Benguigui
Les 5 points clés du webinaire
Au cours de ce webinaire, Rosanna Bilotta aborde la mort et le deuil Ă partir des cycles du vivant et de l’approche psychocorporelle. Cinq idĂ©es permettent d’en retenir l’essentiel.
1. Le deuil nâavance pas par Ă©tapes obligatoires
Rosanna revient sur les phases souvent associĂ©es au deuil, tout en rappelant que les Ă©motions peuvent se mĂȘler, sâattĂ©nuer puis revenir. Il nây a ni ordre imposĂ© ni dĂ©lai dans lequel une personne devrait « tourner la page ».
2. Les circonstances de la mort comptent
Une mort soudaine, un suicide ou une disparition peuvent laisser, en plus de la peine, des questions sans rĂ©ponse, de la colĂšre ou de la culpabilitĂ©. Le webinaire accorde aussi une place au deuil pĂ©rinatal, parfois peu reconnu par lâentourage alors que lâenfant avait dĂ©jĂ une place dans lâhistoire de ses parents.
3. Les rites donnent une forme Ă lâadieu
Rosanna dĂ©crit ce quâont vĂ©cu des familles privĂ©es de prĂ©sence auprĂšs dâun proche ou de cĂ©rĂ©monie partagĂ©e pendant la pandĂ©mie. Elle Ă©voque des gestes possibles aprĂšs coup : se rĂ©unir, raconter des souvenirs, Ă©crire, Ă©couter une musique ou crĂ©er un moment de recueillement. Leur sens dĂ©pend des personnes concernĂ©es ; aucun rite ne sâimpose Ă tous.
4. Les histoires familiales peuvent ĂȘtre explorĂ©es sans devenir des certitudes
La seconde partie du webinaire aborde les morts dont on parle peu, les rĂ©cits interrompus et les rĂ©pĂ©titions remarquĂ©es dans une famille. Rosanna prĂ©cise que des dates, des prĂ©noms ou des ressemblances ne prouvent pas Ă eux seuls une transmission psychique. Ils peuvent ouvrir des questions sur lâhistoire familiale, sans prĂ©dire le destin dâun descendant.
5. Accompagner commence par écouter
Dans les Ă©changes avec le public, Rosanna insiste sur la prĂ©sence et le respect du rythme de la personne endeuillĂ©e. Elle aborde aussi lâambivalence possible aprĂšs la mort dâun proche avec qui la relation Ă©tait difficile : tristesse et soulagement peuvent coexister, sans quâil faille imposer un sentiment plutĂŽt quâun autre.
Pour prolonger le webinaire
Rosanna Bilotta animera le stage rĂ©sidentiel « La mort, le deuil et la transformation » du 5 au 8 novembre 2026 Ă Ăcully. Pendant quatre jours, les participants exploreront les expĂ©riences de perte, la place du corps dans le processus de deuil et les gestes symboliques qui peuvent donner une place Ă la personne disparue. Ce temps de travail propose dâapprofondir les questions ouvertes dans le webinaire, dans le respect du rythme de chacun. DĂ©couvrir le programme du stage.
Ă lire aussi : Deuil empĂȘchĂ© : quand le corps garde la trace de la perte, un article de Rosanna Bilotta.
Comprendre le deuil : quelques questions fréquentes
Quelles sont les étapes du deuil ?
Faut-il « accepter » la mort dâun proche ?
Pourquoi les anniversaires et les fĂȘtes ravivent-ils parfois la peine ?
Comment accompagner quelquâun sans lui demander de tourner la page ?
Que faire lorsque les adieux nâont pas Ă©tĂ© possibles ?
Les deuils non exprimés se transmettent-ils aux générations suivantes ?
Rosanna prĂ©sente des pistes de rĂ©flexion autour des rĂ©cits, des silences et des relations familiales. Elle prĂ©cise elle-mĂȘme que les coĂŻncidences de dates ou de prĂ©noms ne constituent pas une preuve.Â
Transcription intégrale du webinaire
Pour les personnes souhaitant approfondir le contenu ou retrouver un passage précis, la transcription intégrale du webinaire est disponible ci-dessous.
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Avant de commencer, je souhaiterais d’abord vous souhaiter la bienvenue Ă chacun, chacune dans ce, dans ce webinaire.
Donc, qui traite d’un sujet effectivement majeur, celui de la mort, du deuil et de la transformation.
Alors je, je, je voudrais d’abord vous prĂ©senter un petit peu grosso modo le, le, le plan de, de ce webinaire. Je vais vous montrer comment la mort est prĂ©sente dans, dans notre vie.
Un passage également sur les cycles de la vie. je vous parlerai également des phases du deuil, des décÚs traumatiques.
Un sujet aussi qui me tient Ă cĆur, c’est la perturbation des rites funĂ©raires.
Ensuite, la transmission transgĂ©nĂ©rationnelle de, des deuils, et notamment des deuils qui n’ont pas pu ĂȘtre faits, la peur de la mort.
Et puis, je vous parlerai en dernier lieu de, du stage que je vais animer du cinq au huit novembre Ă Ăcully, Ă cĂŽtĂ© de Lyon. VoilĂ .
Alors, on sait Ă quel point le dĂ©cĂšs d’un proche peut nous Ă©branler profondĂ©ment.
Et cette personne, quelle que soit la nature du lien que nous avions avec elle, eh bien, cette personne-là , elle a traversé le temps avec nous.
Elle a Ă©tĂ© tĂ©moin de, de nos Ă©tats d’Ăąme, de nos vicissitudes. Elle a Ă©tĂ© parfois soutenante ou parfois, elle n’a pas Ă©tĂ© soutenante.
Elle a été présente lors de nos épreuves, celles que nous avons traversées. Et là , soudainement, nous perdons une personne qui nous était importante, qui nous était chÚre.
Il y a dans cette Ă©preuve un sentiment de, de non-retour, d’impuissance, parce que la mort nous met face Ă quelque chose d’irrĂ©vocable.
Alors, face Ă cette rĂ©alitĂ© de la perte, d’une perte permanente, dĂ©finitive, peut-on adoucir la souffrance? Et que dire de la mort face Ă la vie?
Alors, j’aimerais citer Christian Bobin, un auteur que j’aime, que j’apprĂ©cie particuliĂšrement et qui dit: « La mort n’est pas le contraire de la vie, elle en fait partie. [N.d.l.r. : formule gĂ©nĂ©ralement attribuĂ©e Ă Haruki Murakami, dans « La Ballade de l’impossible ».]
» Et c’est dans cette perspective que je souhaiterais parler de, de la mort, non pas comme une rupture absolue, mais comme un processus naturel de transformation fait de passages.
Et des passages qui sont présents tout au long de notre vie. Alors, quand on regarde les choses sous ce prisme, eh bien, on voit que la mort est déjà présente dans la vie.
Lorsque nous entendons le mot mort, nous pensons immédiatement à la fin de la vie biologique.
Et pourtant, vivre, c’est dĂ©jĂ mourir Ă ce qui a Ă©tĂ© Et chaque Ă©tape de l’existence implique une forme de mort.
Si on fait rĂ©fĂ©rence aux alchimistes, par exemple, eh bien la mort n’est pas une fin absolue. En fait, c’est une Ă©tape de transmutation.
Et ils l’associent Ă la phase de ce qu’ils appellent nigredo, l’Ćuvre au noir. Ăa signifie quoi?
Eh bien ça signifie que la matiÚre doit se décomposer, se purifier et mourir pour libérer son essence spirituelle.
Et ce processus repose sur trois concepts: la dissolution, qu’ils appellent solution, c’est-Ă -dire dĂ©truire la forme ancienne. Entendez par lĂ le corps ou l’ego. Et ceci, dans quel but?
Eh bien dans le but de parvenir au chaos primordial.
Et puis en deuxiĂšme, deuxiĂšme concept, regeneratio, la renaissance, c’est-Ă -dire recomposer la matiĂšre sous une forme noble et immortelle, qui est symbolisĂ©e par la fameuse pierre philosophale ou l’Ă©lixir de longue vie.
Et puis en troisiĂšme, troisiĂšme concept, la continuitĂ©, c’est-Ă -dire que rien ne se perd.
La mort physique, en fait, n’est que le prĂ©lude Ă une forme de transcendance, Ă une, une perfection spirituelle.
Et si on en croit l’existence de l’Ăąme au sens platonicien ou selon certaines religions ou croyances comme le bouddhisme, l’hindouisme ou le christianisme archaĂŻque, eh bien l’Ăąme quitterait ce paradis perdu pour descendre sur Terre et poursuivre son cycle d’incarnation Ă travers un nouveau passage d’Ă©volution.
Et alors, on se rend compte qu’effectivement chaque Ă©tape de l’existence implique une forme de mort.
Par exemple, quand on quitte le ventre de sa mĂšre pour naĂźtre au monde, quand on quitte l’enfance pour aller dans l’adolescence quand on devient parent quand on change de mĂ©tier, en quittant une maison qu’on aimait beaucoup, en perdant une relation lors d’un divorce, d’une rupture, en perdant un ĂȘtre cher, bien sĂ»r, un animal aussi, en traversant une longue pĂ©riode de vie, par exemple, on passe Ă autre chose, en renonçant Ă certains rĂȘves bien sĂ»r, en vieillissant.
Et puis il y a aussi des morts intĂ©rieures. par exemple, mourir Ă des croyances Ă une image qu’on avait de soi, Ă des attentes, Ă un rĂŽle qu’on se jouait, Ă d’anciennes blessures.
Et voyez-vous, ces, ces, ces morts symboliques sont souvent douloureuses. Mais au final, eh bien, elles rendent possible davantage de libertĂ© parce qu’elles nous ouvrent autre chose.
Alors, vous pourriez vous poser cette question, nous pourrions nous poser cette question: que suis-je appelĂ© Ă laisser mourir aujourd’hui pour permettre Ă davantage de vie de circuler en moi?
Ă chaque fois que quelque chose s’achĂšve, c’est pour permettre Ă autre chose d’arriver, Ă autre chose de naĂźtre.
Et en effet, voyez, voyez-vous, sans ces petites morts, il n’y aurait pas d’Ă©volution. Alors qu’est-ce qu’on constate? On constate, eh bien, que le vivant fonctionne par cycles.
Et en effet, regardez, la nature enseigne ce principe en permanence. les feuilles tombent la graine disparaĂźt dans la terre, la chenille devient chrysalide pour devenir papillon.
Et l’hiver qui semble figĂ©, qui semble immobile, eh bien, il nous prĂ©pare dĂ©jĂ au printemps. Et en fin de compte, dans le vivant, rien ne disparaĂźt sans qu’un autre mouvement ne se prĂ©pare.
Et cette image-lĂ est particuliĂšrement parlante dans notre approche biodynamique, qui s’appuie sur les lois naturelles du cycle de la vie.
Et derniĂšrement, j’Ă©coutais un podcast sur le, la thĂ©matique des, du cycle et, et j’ai retenu cette phrase qui, qui vraiment a fait sens en moi: nous sommes des ĂȘtres cycliques dans un monde linĂ©aire.
Alors qu’est-ce que ça veut dire? Ăa veut dire que nous fonctionnons dans cette sociĂ©tĂ© de façon mĂ©canique, alors que dedans nous, eh bien, nous sommes des, nous sommes des saisons.
Nous sommes des passages, nous sommes des lunes, nous sommes des marées, nous sommes des, des inspirations, des expirations. Et en psychologie biodynamique, on parle du cycle vasomoteur.
Alors qu’est-ce que c’est? Et bien ça dĂ©crit le mouvement naturel, voyez, d’expansion et de contraction, de retrait.
Et c’est une oscillation permanente qui existe dans tout organisme en bonne santĂ©.
Et Gerda Boyesen, donc la fondatrice de la psychologie biodynamique, s’est beaucoup appuyĂ©e sur cette observation.
C’est-Ă -dire que la vie ne fonctionne pas sur un Ă©tat de tension permanent, mais sur une alternance de mouvements. En fait, la vie, je rĂ©pĂšte, est un mouvement, mouvement d’expansion et de retrait.
On imagine souvent, voyez, la vie comme un, comme une ligne qui va toujours de l’avant. Le vivant ne fonctionne pas comme ça, il fonctionne autrement. Il avance par cycles.
Et chaque cycle comporte deux mouvements complĂ©mentaires. Donc un mouvement d’ouverture, d’expansion, de croissance et un mouvement de retrait, de repos et d’intĂ©gration.
Et c’est le principe mĂȘme du cycle vasomoteur. Et on le retrouve partout. Voyez, le cĆur se contracte, puis se relĂąche. Les poumons inspirent, puis expirent.
Les muscles se tendent, puis se dĂ©tendent. Le jour succĂšde Ă la nuit. L’hiver laisse place au printemps.
Donc la vie ne rĂ©side pas dans l’expansion permanente non plus, mais dans la capacitĂ© Ă passer librement d’un mouvement Ă l’autre.
Et peut-ĂȘtre que cette phrase de Christian Bobin, eh bien Ă©coutez: « La mort n’est pas le contraire de la vie », eh bien participe de ce mouvement et rejoint notre vision biodynamique.
Parce que chaque fin, chaque fin prĂ©pare une transformation. Chaque lĂącher-prise crĂ©e l’espace d’un nouvel Ă©lan. En fait, la mort fait partie du cycle du vivant.
Donc si on voit les choses dans cette perspective, eh bien la mort n’est plus un accident extĂ©rieur au vivant. En fait, elle reprĂ©sente l’ultime retrait.
Alors, certes, les ruptures, les fins viennent interrompre cette oscillation naturelle. Et qu’est-ce qu’on voit?
Eh bien que lorsque la perte dure Ă©motionnellement, eh bien, ou qu’elle est traumatique, on voit que certaines personnes restent comme figĂ©es, voyez, suspendues dans le temps.
C’est comme si elles Ă©taient bloquĂ©es, vous voyez, dans une phase du cycle. Voyez, imaginez le cycle comme un cercle. Hop, blocage Ă un certain niveau du cycle.
En fait, elles n’arrivent plus Ă avancer et le systĂšme reste en alerte. C’est-Ă -dire que le corps retient. Et les Ă©motions ne trouvent plus leur chemin naturel.
Un patient me disait: « Quand ma femme est morte, je n’ai pas pu pleurer. Les larmes ne sortaient pas. J’Ă©tais ailleurs. » Et lĂ , on voit que le cycle est interrompu.
C’est-Ă -dire que l’organisme n’arrive plus Ă accomplir complĂštement son mouvement de digestion Ă©motionnelle. Et alors, la souffrance reste en attente dans le corps.
Alors que va faire le thĂ©rapeute biodynamique? Ben, il ne va pas forcer le patient Ă faire son deuil. Il va l’accompagner. Il va prendre le temps de l’Ă©coute.
Il va l’aider Ă recrĂ©er des conditions dans lesquelles le vivant peut reprendre un, un mouvement spontanĂ© et peu Ă peu, grĂące au toucher compatissant, grĂące au toucher consolateur, l’aider Ă ce que sa respiration retrouve son amplitude, que les tissus relĂąchent, que le processus vĂ©gĂ©tatif se rĂ©active.
Et alors là , là , les émotions peuvent recommencer à circuler. Il va pouvoir exprimer sa tristesse, sa colÚre son impuissance et expurger toutes ses émotions.
Et nous, thérapeutes biodynamiciens, eh bien, on va accueillir tout ça.
Et il sera possible, avec son accord, de lui proposer, et c’est ce que je fais, un rituel pour traverser le deuil, pour boucler le cycle Ă©motionnel du deuil.
Alors maintenant, j’aimerais vous parler des phases du deuil.
Parce que quand on parle du deuil, on fait souvent rĂ©fĂ©rence Ă Elisabeth KĂŒbler-Ross, qui Ă©tait une psychiatre suisse et qui a ĆuvrĂ© en faveur de l’accompagnement des mourants.
Vous en avez sans doute entendu parler.
Et elle, elle distinguait cinq phases dans le deuil qu’elle avait attribuĂ©es non pas aux, aux endeuillĂ©s, non pas aux membres de la famille du dĂ©funt, mais pour les malades en fin de vie.
Alors aprĂšs, ces cinq Ă©tapes du deuil ont Ă©tĂ© Ă©tendues Ă ceux qui ont perdu un ĂȘtre cher, bien sĂ»r, et plus largement mĂȘme dĂ©tournĂ©es Ă toutes sortes de situations qui indiquent, voyez, une, une rupture, une sĂ©paration une perte.
Alors la premiĂšre phase, elle l’appelait le dĂ©ni, c’est-Ă -dire qu’il y a un choc initial, un refus inconscient d’admettre la rĂ©alitĂ©. Pourquoi?
Ben pour se protĂ©ger d’une douleur qui est trop forte. DeuxiĂšme phase: la colĂšre. Il peut y avoir une rĂ©volte, une frustration face Ă l’injustice de la perte.
Et elle est souvent, voyez, dirigée contre soi, contre les autres aussi ou contre la, le, la vie en général, Dieu. Voilà . Et puis il y a le marchandage.
Et lĂ , quand on en est lĂ , c’est que il y a une tentative de nĂ©gocier avec l’irrĂ©versible. Et on a des, des, des pensĂ©es du type: « Ah, si j’avais fait autrement ».
En fait, on est Ă la recherche d’un espoir complĂštement illusoire. Et puis, une autre phase est la dĂ©pression.
Il y a une tristesse profonde, un abattement, voyez, une, une prise de conscience trÚs forte, voyez, réelle, cette fois-ci, de la perte et du vide.
Et puis, il y a une autre phase qu’elle avait appelĂ©e, donc, l’acceptation. C’est-Ă -dire que lĂ , on va vers un apaisement progressif.
On intĂšgre, voyez, peu Ă peu la, la perte dans la vie et on a une capacitĂ© Ă regarder, Ă regarder l’avenir plus, plus sereinement.
Alors, cette reprĂ©sentation que je viens de vous expliquer peut ĂȘtre utile pour comprendre la diversitĂ© des Ă©motions que nous pouvons traverser.
Mais il est important de prĂ©ciser quand mĂȘme que ces Ă©tapes-lĂ ne sont ni obligatoires ni vĂ©ritablement chronologiques.
Parce qu’elles peuvent se mĂ©langer, elles peuvent se chevaucher revenir, disparaĂźtre, rĂ©apparaĂźtre, voyez.
En fait, on peut se sentir un jour apaisé, puis un autre jour, on retombe, voyez, dans, dans, dans cet abßme de tristesse voyez.
Donc, on peut Ă©prouver aussi de, de, de, de la colĂšre longtemps aprĂšs avoir eu le sentiment d’avoir acceptĂ© la disparition, hein.
C’est pourquoi, plutĂŽt que l’acceptation, je prĂ©fĂšre parler d’adaptation, voyez, une phase d’adaptation.
Et il ne s’agit pas si vous voulez de, d’accepter la mort comme si elle devenait acceptable.
Il s’agit plutĂŽt, peu Ă peu, ben d’apprendre Ă vivre avec cette absence et avec la nouvelle rĂ©alitĂ© qu’elle impose.
Les recherches contemporaines sur le deuil montrent que celui-ci ne consiste pas uniquement à se confronter à la perte. Effectivement, la personne endeuillée oscille entre deux mouvements.
D’une part, elle doit faire face Ă l’absence et Ă la douleur liĂ©e Ă la mort de l’ĂȘtre cher, et d’autre part, elle doit s’adapter progressivement Ă une vie qui a changĂ© et continuer Ă faire face aux rĂ©alitĂ©s du quotidien.
Donc, il me semble, vous me direz ce que vous en pensez, que le deuil n’est pas quelque chose qu’on termine un jour dĂ©finitivement.
La personne disparue continue Ă occuper une place dans notre histoire. Et avec le temps, la douleur peut changer de forme. Elle devient moins envahissante.
On peut retrouver la capacitĂ©, voyez, de, de vivre, de rire, d’aimer, voyez, de, de faire des projets, mais sans pour autant oublier celui ou celle qui est parti.
Alors, il y a quelque chose dont– qui n’est pas mentionnĂ© dans ce, dans ces, ces Ă©tapes, et il y a cette notion du pardon qui est un vaste sujet aussi, parce que dans le deuil, il peut rester aussi des, des choses qui ont Ă©tĂ©– qui sont inachevĂ©es.
Par exemple, une parole qui n’a pas Ă©tĂ© dite, une blessure, une colĂšre, un regret, une culpabilitĂ©. Parfois mĂȘme une, une relation qui n’a jamais pu trouver d’apaisement.
Donc le, le pardon peut apparaĂźtre comme un chemin possible. Mais pardonner ne suffit– enfin, ne, ne signifie pas oublier, excuser ou nier ce qui a Ă©tĂ© vĂ©cu.
Il n’est jamais une obligation au deuil. Et parfois, le pardon s’adresse Ă l’autre. Je reconnais ce qui m’a blessĂ© et je choisis de ne plus laisser cette blessure continuer Ă vivre en moi.
Et parfois, il s’adresse Ă soi-mĂȘme, hein. Je peux trĂšs bien me dire: « Je me pardonne de ne pas avoir su, de ne pas avoir pu, de ne pas t’avoir dit, de n-, de ne pas avoir Ă©tĂ© autrement ».
Et parfois, il n’y a pas de pardon Ă trouver hein. Il y a simplement, selon moi, Ă reconnaĂźtre ce qui a Ă©tĂ© et dĂ©poser ce qui peut l’ĂȘtre.
Et puis, accepter que certaines histoires, et ben, restent imparfaites.
Le pardon peut alors, alors devenir non pas une réconciliation avec le passé, mais une libération du lien douloureux que nous entretenons encore avec lui.
Et puis parfois, donc, le, le deuil peut rester en suspens. Parce que le travail du deuil indique, implique de pouvoir alterner entre deux dimensions.
C’est-Ă -dire accueillir la douleur et le manque tout en retrouvant peu Ă peu la capacitĂ© de vivre, d’agir et de construire une nouvelle rĂ©alitĂ©, et ce, malgrĂ© l’absence.
Et dans notre sociĂ©tĂ©, dans notre sociĂ©tĂ©, comme elle est, vous voyez comment elle est, avec la vie tumultueuse que vivent les gens, eh bien il n’y a pas de temps pour vivre pleinement un deuil.
Vous voyez, les congĂ©s pour deuil, si je ne m’abuse hein, il me semble, sont de deux jours en gĂ©nĂ©ral. Ce qui est peu. [N.d.l.r. : en France, le Code du travail prĂ©voit au minimum trois jours pour le dĂ©cĂšs d’un parent ou d’un conjoint, davantage pour le dĂ©cĂšs d’un enfant.] Et on se retrouve avec des gens qui ensuite avancent pĂ©niblement.
Et on sait Ă quel point, vous l’avez sans doute vĂ©cu, c’est sĂ»r, les gens accusent une fatigue intense aprĂšs le dĂ©cĂšs d’un proche.
Et puis, si le dĂ©funt avait une fonction de soutien, eh bien alors lĂ , et je le vois dans mon cabinet, le risque d’effondrement est possible. Pourquoi?
Parce que, parce que sa disparition laisse un vide immense, un vide qui est difficile Ă penser. D’oĂč l’importance de s’assurer de soutien pour l’endeuillĂ© par la famille, les amis, les collĂšgues.
Et voyez-vous, une multitude de, de, d’Ă©motions peuvent traverser les personnes endeuillĂ©es.
Le chagrin, bien sĂ»r, la colĂšre, la rage, la peur, de la terreur aussi, de la honte, de la culpabilitĂ©, de l’impuissance, de l’anxiĂ©tĂ©.
Et puis il y a aussi ce qui est tu, l’indicible, qui peut ĂȘtre en lien avec des choses cachĂ©es.
Et là , on parle, si vous voulez, de tout dépend de la, de la nature de, de, de la relation, de la complexité des secrets aussi, des manquements, tout ce qui est générateur de honte et de culpabilité.
Eh bien, on peut observer aussi, vous voyez chez, chez, chez des personnes endeuillĂ©es, des ruminations aussi. Vous voyez, c’est des pensĂ©es rĂ©currentes autour de la mort.
Et il arrive que la personne soit anesthésiée, paralysée, voire confuse. Et alors là , ça indique bien souvent un état traumatique.
Dans l’Ă©volution, on retrouve souvent dans le cycle d’une annĂ©e une forme de syndrome anniversaire.
Vous voyez, tous ces Ă©vĂ©nements qu’on a partagĂ©s avec, avec le dĂ©funt le, le, les NoĂ«ls, les anniversaires, vous voyez, les fĂȘtes, les vacances, hein.
Eh bien, il va y avoir une activation du deuil Ă ces moments-lĂ . Et gĂ©nĂ©ralement ces phĂ©nomĂšnes diminuent d’annĂ©e en annĂ©e. Et ils sont particuliĂšrement, alors traumatiques.
C’est-Ă -dire que oui, vous avez donc affaire Ă des, Ă des dĂ©cĂšs traumatiques. C’est-Ă -dire, quand je parle de dĂ©cĂšs traumatique, je pense Ă des morts brutales des morts inattendues, hein.
Comme, comme, comme par exemple, la mort d’un enfant un accident, vous voyez, par exemple, combien de jeunes meurent dans des accidents de moto, de voiture.
Vous voyez, ça peut ĂȘtre un suicide, une disparition, vous voyez, dans des circonstances violentes, avec, comme les attentats, ou encore une mort sans possibilitĂ© de retrouver le corps.
Eh bien, dans ces situations, la personne doit non seulement faire face Ă la perte de l’ĂȘtre aimĂ©, mais, mais Ă©galement aux circonstances liĂ©es Ă , Ă cette mort.
Donc, il va y avoir des souvenirs envahissants. Dans ce cas-lĂ , vous voyez, des, des, des images, des cauchemars, des conduites d’Ă©vitement.
Je pense à , à certains patients aussi, des conduites à risque une, une culpabilité énorme ou une honte qui peuvent venir compliquer, justement, le déroulement de ce processus du deuil.
Prenons par exemple le suicide. Et ben, ça peut provoquer une multitude d’Ă©motions contradictoires.
Bien sĂ»r, la tristesse de la sĂ©paration, mais aussi la colĂšre contre le dĂ©funt, la colĂšre contre soi-mĂȘme, le sentiment d’abandon, des questions incessantes, par exemple: mais pourquoi?
Est-ce que j’aurais pu faire quelque chose? Et parfois une profonde culpabilitĂ©.
Puis il existe aussi des deuils dont on a longtemps peu parlĂ©, dont on parle moins, c’est celui des enfants morts in utero, par exemple, ou les enfants mort-nĂ©s.
Eh bien, cette cette perte peut ĂȘtre particuliĂšrement douloureuse parce que l’enfant a parfois Ă©tĂ© peu reconnu socialement comme une personne Ă part entiĂšre.
Et pourtant, pour les parents, ben cet enfant, il a bien existĂ©. Il a existĂ© dans leurs pensĂ©es, dans leurs rĂȘves, dans leurs projets.
Il a existĂ© dans le corps de la mĂšre qui s’Ă©tait prĂ©parĂ© Ă , Ă , Ă l’accueillir.
Il avait il avait parfois un prénom une place imaginée dans la famille, une histoire que, que les parents avaient commencé à écrire, vous voyez, hein en, en décorant le le la petite chambre, en préparant le berceau, vous voyez, toutes les, les petits-, les petites affaires.
Et pendant longtemps, les parents Ă©taient encouragĂ©s Ă tourner la page rapidement. De toute façon, il n’Ă©tait pas viable. Et puis vous en aurez un autre.
Mais un autre enfant ne remplace jamais celui qui est mort. Et dans les annĂ©es soixante, soixante-dix, notamment, les parents n’Ă©taient toujours pas accompagnĂ©s dans cette Ă©preuve.
Il arrivait que, que la mĂšre ne puisse mĂȘme pas voir, voyez, voyez-vous, le, l’enfant, que le pĂšre soit peu ou pas du tout reconnu dans sa souffrance et que les rituels permettant de dire au revoir soient absents.
Alors comment faire son deuil lorsqu’on n’a pas pu voir son enfant, qu’on n’a pas pu le toucher, qu’on n’a pas pu lui donner un prĂ©nom, qu’on n’a pas pu lui dire au revoir ou simplement pleurer avec ceux qui vous entourent?
Et Ă la douleur de, de la perte peuvent s’ajouter, lĂ , de la mĂȘme maniĂšre, la culpabilitĂ©, la honte, la peur d’avoir fait quelque chose de mal.
Et puis on a cette terrible question: mais, mais est-ce que c’est de ma faute? Et ces Ă©motions peuvent rester longtemps silencieuses.
Et alors beaucoup d’Ă©lĂ©ments interviennent dans, dans les caractĂ©ristiques du deuil.
Vous voyez, aussi la, la relation au, au dĂ©funt, les circonstances de la mort, hein, j’en ai parlĂ©, puis les deuils rĂ©pĂ©tĂ©s. Vous voyez? Ă un jeune Ăąge, par exemple.
Les deuils rĂ©pĂ©tĂ©s, je pense quand je, nous construisons les arbres psychogĂ©nĂ©alogiques avec, avec les patients, de voir que dans toute une lignĂ©e d’hommes, par exemple, pendant quatre, cinq gĂ©nĂ©rations, vous avez des hommes qui se pendent, par exemple.
Vous voyez? et puis il y a la perturbation des rites funĂ©raires. Alors, je voudrais m’arrĂȘter lĂ sur ce point.
Alors, vous vous souviendrez sĂ»rement facilement d’une pĂ©riode rĂ©cente qui fut particuliĂšrement difficile pour un grand nombre de citoyens.
C’est la, la fameuse pandĂ©mie du COVID19 qui a profondĂ©ment bouleversĂ© les rites funĂ©raires et privĂ© des milliers de familles de la possibilitĂ© d’accompagner et d’honorer dignement leurs morts.
Alors, peut-ĂȘtre que nous avons mis de cĂŽtĂ© avec le temps ce caractĂšre profondĂ©ment traumatique de cette pĂ©riode, et Ă juste titre.
Et pourtant, dĂšs avril 2020, les personnes dĂ©cĂ©dĂ©es du COVID19 ne pouvaient plus bĂ©nĂ©ficier des toilettes mortuaires et leur corps n’Ă©tait plus prĂ©sentĂ© Ă leurs proches dans les conditions habituelles que nous connaissons.
Et dans l’urgence des protocoles sanitaires, qui Ă©taient extrĂȘmement stricts, rappelez-vous, ont Ă©tĂ© mis en place des, des, des, des choses trĂšs prĂ©cises qui avaient comme but de, de limiter la propagation du virus.
Et tous ces protocoles-lĂ ont profondĂ©ment bouleversĂ© les pratiques funĂ©raires traditionnelles. C’est-Ă -dire que pour moi, on a attaquĂ© le sacrĂ©.
Un autre sujet grave qui s’inscrit dans le mĂȘme esprit, mais nous prendrait nous prendrait trop de temps, mais je je j’ai besoin quand mĂȘme d’en parler, c’est cette nouvelle loi sur la, la fin de vie ou la loi sur l’euthanasie qui vient d’ĂȘtre promulguĂ©e ce dix-huit aoĂ»t et qui, pour moi, participe de l’inversion des valeurs et de cette dimension sacrĂ©e de l’existence.
J’appelle ça une involution et cette involution pourrait modifier profondĂ©ment notre rapport Ă la vie et Ă la mort. Alors, revenons Ă cette pĂ©riode COVID. Donc, qu’est-ce qui s’est passĂ©?
Bien, les familles se sont retrouvĂ©es privĂ©es de gestes essentiels, de voir son proche, le toucher, lui parler, ĂȘtre prĂ©sent auprĂšs de lui dans les derniers moments, lui dire au revoir.
Ou encore se réunir pour lui rendre hommage. Eh bien, cette rupture brutale avec les rites habituels a pu avoir des conséquences importantes sur le processus du deuil.
Pour certaines personnes, il s’est agi d’un deuil empĂȘchĂ©. Eh bien moi, je dirais que c’est un deuil qui est volĂ©.
Dans la mesure oĂč elles n’avaient pas pu accomplir les gestes et les rituels qui permettent symboliquement de reconnaĂźtre la mort et de commencer Ă s’en sĂ©parer.
Et le confinement, donc toutes ces restrictions sanitaires, la distanciation physique, rappelez-vous, ont ainsi créé des situations particuliÚrement douloureuses pour les familles.
Comment faire ses adieux lorsque on ne peut ni voir, ni toucher, ni accompagner son proche?
Comment prendre rĂ©ellement conscience de sa mort lorsque les circonstances empĂȘchent des gestes qui permettent habituellement de, de l’intĂ©grer Ă la rĂ©alitĂ©?
Peut-ĂȘtre certains pourront tĂ©moigner tout Ă l’heure. Peut-ĂȘtre que certains ont vĂ©cu cette pĂ©riode.
Et c’est d’ailleurs l’une des raisons qui m’ont amenĂ©e Ă proposer ce stage autour de la mort et du deuil.
Et en tant que thĂ©rapeute, j’ai accompagnĂ© des personnes endeuillĂ©es qui n’avaient pas pu dire au revoir Ă leur pĂšre, Ă leur mĂšre, Ă leurs grands-parents ou Ă d’autres proches.
Et comme je vous le disais, elles n’avaient pas pu les toucher, leur parler, les accompagner. Et donc, ni participer au rite qui entoure habituellement la mort.
Et lĂ , on peut saisir, voyez, mĂȘme par visio, voyez, le sentiment de, d’impuissance, le dĂ©sespoir, voyez. Et parfois l’immense culpabilitĂ© vĂ©cue par les proches.
Je n’ai pas Ă©tĂ© lĂ , j’ai, j’ai, j’ai pas pu, j’ai pas pu l’accompagner, j’ai pas pu lui tenir la main.
Donc autant d’expĂ©riences susceptibles de laisser une empreinte particuliĂšrement douloureuse et traumatique dans ce processus du deuil.
Et face Ă la grande dĂ©tresse de certains patients que j’accompagne Ă distance, donc, en visioconfĂ©rence, j’ai proposĂ© de recrĂ©er chez eux, autant que possible, un espace qui permettait de, de symboliser en fait ce qui n’avait pas pu ĂȘtre vĂ©cu in vivo, enfin physiquement.
Donc il pouvait s’agir par exemple de crĂ©er, je proposais un, de crĂ©er un espace chez soi, un espace symbolique, un espace sacrĂ©, avec une photographie du dĂ©funt, rĂ©unir les membres de la famille autour de cet espace.
Et plusieurs propositions avaient Ă©tĂ© faites: d’Ă©crire ensemble un texte pour honorer la personne dĂ©cĂ©dĂ©e de choisir, d’Ă©couter une musique qu’elle aimait particuliĂšrement, de regarder des photographies, d’Ă©voquer des souvenirs partagĂ©s, de relire des lettres, des Ă©crits qui lui appartenaient voyez, de dĂ©poser auprĂšs de sa photographie un objet qui avait une signification particuliĂšre pour, pour cette personne.
Et puis s’adresser directement au dĂ©funt, lui parler, allumer une bougie, prier pour les personnes qui sont croyantes ou se recueillir pour les personnes qui ne sont pas croyantes.
C’est-Ă -dire prendre un temps de silence et surtout partager ensemble des souvenirs. Voyez, se raconter des anecdotes autour de la personne disparue, mĂȘme des anecdotes oĂč ça riait, ça jouait.
Et alors, toutes ces lettres, tous ces, toutes ces photographies, tous ces, tous ces objets personnels peuvent prendre une autre dimension.
Parce que ils deviennent des supports symboliques du lien avec la personne décédée. Et ça permet de maintenir une continuité du lien tout en intégrant progressivement son absence.
Alors bien entendu que ces rituels ne remplacent pas ce qui peut ĂȘtre vĂ©cu au moment du dĂ©cĂšs, bien sĂ»r, mais, mais ils peuvent offrir cet espace sacrĂ© pour reconnaĂźtre la mort, pour exprimer les Ă©motions, pour rendre hommage au dĂ©funt et permettre Ă la famille de vivre collectivement un moment qui lui a Ă©tĂ© brutalement retirĂ©, volĂ©.
Pour certaines personnes que j’ai accompagnĂ©es, eh bien, ces rituels ont constituĂ© vraiment une maniĂšre de traverser cette pĂ©riode difficile et atypique, et de remettre en mouvement ce processus du deuil qui avait Ă©tĂ© profondĂ©ment perturbĂ© par par ces circonstances.
Puis il y a un autre sujet qui sera abordĂ© au cours du stage que j’anime, c’est la transmission transgĂ©nĂ©rationnelle du deuil.
Parce que dans certaines approches de la psychogĂ©nĂ©alogie, on considĂšre que des expĂ©riences douloureuses qui n’ont pas pu ĂȘtre Ă©laborĂ©es peuvent continuer Ă laisser une trace dans la mĂ©moire familiale et influencer de maniĂšre inconsciente les gĂ©nĂ©rations suivantes.
Donc l’idĂ©e est qu’une histoire qui n’a pas pu ĂȘtre racontĂ©e Eh bien, elle va chercher Ă , Ă , Ă trouver une place.
Donc, on reste, on peut rester bloqué pendant plusieurs générations dans des deuils qui ne sont pas faits.
Et ce qui n’a pas pu ĂȘtre dit, parfois, peut se manifester autrement, voyez, dans des silences, dans des comportements, dans des rĂ©pĂ©titions, dans des peurs puis dans une forme de loyautĂ©, dans, dans, dans la maniĂšre qu’a la famille d’en parler.
Vous voyez, on n’en parle pas de ces morts. Et j’aimerais reparler de des thĂšmes de la crypte et du fantĂŽme.
J’en avais dĂ©jĂ parlĂ© lors de, de mon premier webinaire sur la sexualitĂ© transgĂ©nĂ©rationnelle et j’avais donc Ă©voquĂ© Nicolas Abraham et Maria Torok, qui ont proposĂ© donc ces notions de crypte et de fantĂŽme et Ă©galement Jodorowsky, pour penser la transmission psychique de certains traumatismes et des deuils non Ă©laborĂ©s.
En fait, la crypte, c’est quoi?
Il faut la comprendre un peu comme une sorte d’espace psychique familial dans lequel reste enfermĂ© ce qui n’a pas pu ĂȘtre dit, ce qui n’a pas pu ĂȘtre partagĂ© ou pensĂ©.
C’est une espĂšce de caveau familial inconscient, on va dire.
Et le fantĂŽme, lui, dĂ©signe, c’est une mĂ©taphore, bien entendu hein, ce qui peut continuer Ă se manifester chez les descendants Ă partir de cette histoire qui est restĂ©e silencieuse.
Donc, il ne s’agit pas bien sĂ»r d’un, d’un mort qui revient. Il n’y a pas de revenant, hein, littĂ©ralement, hein voilĂ , qui reviendrait dans la vie des descendants.
Non, il s’agit plutĂŽt de comprendre comment une histoire familiale non Ă©laborĂ©e peut continuer Ă produire, et bien des, des effets chez ceux qui viennent aprĂšs, chez les descendants.
Alors, comment ça se manifeste? Et bien, les manifestations sont, sont trÚs diverses.
Vous voyez, par exemple, une, une personne, je pense à une patiente, là , qui pendant plusieurs mois, pleurait, pleurait, pleurait, pleurait pratiquement toute la séance.
Donc ces, ces, ces personnes peuvent ressentir une, une tristesse profonde sans parvenir Ă , Ă comprendre l’origine ou avoir l’impression de ne pas avoir le droit d’ĂȘtre heureux, d’ĂȘtre heureuse, d’Ă©prouver, par exemple, des difficultĂ©s Ă faire certains deuils ou Ă ressentir une fidĂ©litĂ©, on va dire, bizarre, Ă©trange, Ă quelqu’un qu’elle n’a pourtant pas connu.
Eh bien, on va aller voir les dates. Vous voyez, quand on monte, on fait un travail sur les mythes en psychologie biodynamique. Moi, je pousse un peu plus loin, vous voyez, en psychogénéalogie.
Hein, on va aller voir les dates, les prénoms certains événements familiaux qui vont se répéter. Et puis, on va on va voir aussi ce, ce fameux syndrome du gisant.
Alors, ce, qu’est-ce que c’est? c’est, c’est, c’est un, c’est un concept qui a Ă©tĂ© créé donc par Salomon Sellam.
Vous voyez, imaginez, par exemple, dans une famille, un bébé, un enfant, vous voyez, souvent un jeune ou un jeune adulte qui meurt de façon brutale.
Eh bien, ce dĂ©cĂšs est vĂ©cu d’une façon inacceptable pour la famille. Et bien sĂ»r, notamment pour la mĂšre hein, mais voilĂ .
En fait, dans les morts d’enfants, vous voyez, le deuil, parfois, reste impossible Ă faire.
Et alors, selon Sa-Salomon Sellam, une personne est gisante quand sa date de naissance ou de conception est reliĂ©e Ă la date du dĂ©cĂšs d’un de ses ascendants ou encore quand la personne porte le mĂȘme prĂ©nom ou en deuxiĂšme ou en troisiĂšme.
Et donc, comme je vous le disais, pour ce faire, on a besoin de con-, de construire et d’avoir l’arbre gĂ©nĂ©alogique. Alors, quels symptĂŽmes ou rĂ©actions peuvent prĂ©senter les descendants?
Et bien, il va y avoir des rĂ©actions Ă©motionnelles fortes lorsque une personne Ă©voque un ancĂȘtre ou un Ă©vĂ©nement familial.
On va avoir, par exemple, une voix qui change, des larmes qui apparaissent soudainement ou une Ă©motion disproportionnĂ©e par rapport Ă , Ă , Ă ce qu’on aurait pu sentir, par exemple, vous voyez.
Alors, bien sĂ»r que tous ces Ă©lĂ©ments ne constituent pas, soyons prĂ©cis, Ă eux seuls, la preuve d’une transmission transgĂ©nĂ©rationnelle, mais ils peuvent comment dire devenir des portes ou des fenĂȘtres d’entrĂ©e pour aller explorer l’histoire familiale et ce qui a pu rester dans le non-dit.
Alors, est-ce qu’une histoire peut se rĂ©pĂ©ter? Bien, au niveau transgĂ©nĂ©rationnel, on peut observer Ă©galement des rĂ©pĂ©titions.
Donc, comme on voit, les prĂ©noms, les dates, les circonstances de dĂ©cĂšs, les Ă©vĂ©nements et qui semblent, vous voyez, se faire Ă©cho d’une gĂ©nĂ©ration Ă une autre. Et ça, on le voit assez souvent.
Et ces rĂ©pĂ©titions, effectivement, sont troublantes. Alors ça signifie pas, si vous voulez hein, qu’un descendant est destinĂ© Ă reproduire l’histoire d’un ancĂȘtre systĂ©matiquement.
Elles peuvent plutĂŽt, vous voyez, nous inviter Ă nous demander: mais qu’est-ce que, qu’est-ce qui dans cette histoire, qu’est-ce que dans cette histoire familiale, ça cherche encore Ă ĂȘtre reconnu?
Et c’est cette question-lĂ qui me paraĂźt intĂ©ressante. Alors comment remettre du mouvement lĂ oĂč quelque chose est figĂ©?
Ben la premiĂšre chose, qui est souvent simple, mais en mĂȘme temps difficile, c’est de, c’est de, c’est d’en parler, c’est de pouvoir en parler.
Dire le nom de la personne disparue, raconter son histoire et Ă©voquer les circonstances de sa mort, et bien, ça permet aux Ă©motions d’exister.
Vous voyez, de sortir de ce cycle dont je vous parlais tout Ă l’heure, du figement. Et parfois, une famille a besoin de retrouver la possibilitĂ© aussi de pleurer ensemble.
Et lorsque cela est possible et que ce, cela semble juste pour les personnes concernĂ©es, eh bien, les rituels vont aider. Ăa peut ĂȘtre une cĂ©rĂ©monie, ça peut ĂȘtre une visite au cimetiĂšre.
Pendant qu’on est, qu’on est au cimetiĂšre, on peut lire par exemple un texte, un poĂšme.
Ou on peut demander au, au curé, hein, quand on est chrétien, par exemple, une messe pour ceux qui sont croyants.
Ou alors planter un arbre en mĂ©moire de la personne disparue, allumer une bougie. Simplement prendre un moment pour lui parler. En fait, il n’existe pas un rituel, il en existe plein.
Il suffit de se laisser inspirer et d’ouvrir son cĆur. Donc l’important, c’est qu’il ait du sens pour ceux qui le vivent.
On peut bien sĂ»r Ă©crire une lettre Ă la personne disparue, lui dire ce qu’on n’a jamais pu lui dire de son vivant, vous voyez, sa colĂšre, son amour, ses regrets, les manques, les questions.
Et lorsque la personne n’a pas Ă©tĂ© connue directement, ça peut ĂȘtre un arriĂšre-grand-parent, par exemple, vous voyez, un enfant qui est mort avant sa propre naissance, un membre de la famille dont on ne parle plus, qu’on exclut, par exemple.
Eh bien, on peut lui Ă©crire Ă partir de ce que l’on sait de son histoire ou de ce qu’on ressent aujourd’hui. Et effectivement, l’objectif, ce n’est pas d’effacer le passĂ©.
En fait, il s’agit de redonner une place Ă ce qui avait Ă©tĂ© laissĂ© sans place. Et ceci afin que chacun puisse reprendre la sienne.
Et ça, on le fait, par exemple, souvent grùce à des outils comme la constellation familiale ou des protocoles, des rituels ou psychodrames, vous voyez.
VoilĂ , de diverses maniĂšres, on peut le faire. Alors, je dirais donc la mĂȘme chose pour les ancĂȘtres qui ne sont pas revenus de la guerre, par exemple.
Vous voyez, on en voit dans les, dans les arbres, des gens qui ont été portés disparus, hein.
Ceux qui ont eu Ă souffrir, par exemple, des gĂ©nocides, comme je– pour les enfants morts de façon prĂ©coce aussi, les fausses couches aussi, vous voyez.
Il peut y avoir une identification à la souffrance. On le voit chez certains patients, vous voyez, à la non-vie. Et effectivement, il y a des mémoires traumatiques intergénérationnelles.
Et lĂ , je pense aux descendants du, de la Shoah ou du gĂ©nocide armĂ©nien ou de la guerre d’Espagne. 1936, on cĂ©lĂšbre cette annĂ©e les quatre-vingt-dix ans de la guerre d’Espagne.
Beaucoup d’Espagnols qui ont disparu. Hein. Et donc, les descendants vont prĂ©senter des signes psychiques ou somatopsychiques. Et lĂ , je vous renvoie aux recherches faites en ethnopsychiatrie.
L’ethnopsychiatrie, c’est Devereux, c’est Tobie Nathan. Et puis une, une psychanalyste qui s’appelle Nathalie Zajde, qui a Ă©crit Enfants de survivants. VoilĂ .
Donc ce sont des familles qui, comme pour la pĂ©riode Covid, n’ont pas pu enterrer leurs morts et n’ont pas pu faire de rites funĂ©raires, donc n’ont pas pu avoir de corps Ă pleurer.
Et là , le processus du deuil est bloqué sur plusieurs générations.
Et dans cette Ă©tude-lĂ , rĂ©alisĂ©e par Nathalie Zajd, eh bien, on a observĂ© chez les survivants, dans certaines familles, des manifestations telles que l’anxiĂ©tĂ©, vous savez, cette anxiĂ©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©e, hein, de, de, de, des phĂ©nomĂšnes de dĂ©pression, de l’hypervigilance, par exemple.
Et puis une forte prĂ©occupation qui concerne tout ce qui– toutes les questions de, de survie, de transmission.
Alors, tout cela ne signifie pas que tout descendant d’un survivant va ĂȘtre traumatisĂ©, soyons clairs.
Il faut Ă©viter de prĂ©senter comme, comme une certitude l’idĂ©e selon laquelle un souvenir traumatique Serait transmis biologiquement tel quel, vous voyez.
MĂȘme si les recherches sur l’Ă©pigĂ©nĂ©tique sont intĂ©ressantes.
VoilĂ , mais, mais elles ne permettent pas, vous voyez, d’affirmer, vous voyez qu’il y a pas de, de, de–, elles ne permettent pas d’affirmer que que que le traumatisme de Nagel est inscrit dans le gĂšne du petit-fils.
La transmission peut passer par, par d’autres voies hein, des rĂ©cits familiaux, des modes Ă©ducatifs, etc. le silence, la honte, la culpabilitĂ©, etc. Et puis, il y a la peur de la mort.
Et dans ce vaste thĂšme de la mort, il ne, il ne, il nous faut parler de de de la mort qui bien souvent est une, une peur de la perte du lien.
Car ce que nous redoutons, ce n’est pas uniquement la mort. Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir derriĂšre la mort?
Eh ben, il y a la peur de la, de la sĂ©paration, la peur de l’inconnu, la peur de l’abandon, la peur de voir son corps se dĂ©grader, par exemple, vous voyez. La peur de la disparition des liens.
VoilĂ . Et puis lĂ maintenant… Alors, je, je te coupe, j’ai, j’ai pas osĂ© jusqu’ici parce que c’Ă©tait c’Ă©tait passionnant, fluide, trĂšs agrĂ©able Ă Ă©couter. Le temps passe.
Le temps passe parce qu’on est dĂ©jĂ pratiquement Ă l’heure. Donc…
Alors, je, je vais faire vite par rapport au stage que j’anime parce que j’aimerais juste de de donner quelques mots hein concernant ce stage.
Parce qu’il va ĂȘtre question d’acceptation, de, de consoler son cĆur de de se relier Ă plus grand que soi, de se relier Ă ce qu’on appelle le noyau sain.
Parce que l’Ă©preuve de la perte, effectivement, nous transforme profondĂ©ment, mais elle ne dĂ©truit pas notre essence. C’est ça que je voulais dire.
Et parler de la mort, ça ne revient pas à se détourner de la vie. Voilà .
Il va y avoir beaucoup de de d’outils dans ce, dans ce stage, notamment, voilĂ du psychodrame, mais il y aura Ă©galement de la danse butoh qui nous fait travailler de l’intĂ©rieur et nous fait sentir ce temps intĂ©rieur, ce kairos.
Voilà . donc on, on sera dans un, dans un stage avec une dimension sacrée, bien entendu. Voilà , et bien sûr, la place du corps dans dans dans le deuil, voilà .
VoilĂ , je, je, je termine, non? Que je crois profondĂ©ment qu’on ne peut pas empĂȘcher la souffrance de se transmettre.
Et on peut achever symboliquement un deuil, non pas en oubliant celui qui est parti, mais permettre à son histoire de trouver une place qui demande aux générations suivantes, eh ben, de ne pas, voilà , de la porter à sa place.
Et puis j’aimerais finir par une phrase de Jean d’Ormesson qu’on peut regarder sous l’angle transgĂ©nĂ©rationnel:: « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la prĂ©sence des absents dans la mĂ©moire des vivants. » VoilĂ , j’en ai terminĂ©.