Deuil empêché : quand le corps garde la trace de la perte
Il y a les morts que l’on a pu accompagner, et ceux dont on a été tenu à distance. Un appel en pleine nuit, un hôpital fermé aux visites, une cérémonie réduite à quelques personnes, un enfant mort avant sa naissance dont l’entourage parle à peine. Dans ces situations, la perte s’accompagne d’une autre absence : celle des gestes qui, d’ordinaire, permettent de reconnaître qu’une vie s’est achevée.
Je parle alors de deuil en suspens ou de deuil empêché. Non pas parce que la personne serait incapable de faire son deuil, mais parce que certaines circonstances l’ont privée des gestes, des paroles, de la présence ou des rituels qui auraient pu l’aider à dire au revoir et à inscrire cette séparation dans le corps et dans la mémoire.
Quand les adieux n’ont pas pu avoir lieu
Les circonstances qui entravent les adieux sont variées. Certaines tiennent à la mort elle-même : un accident, un suicide, une disparition sans corps retrouvé. D’autres tiennent au contexte : l’éloignement, un conflit familial, une hospitalisation où l’on arrive trop tard.
La pandémie de 2020 a rendu ces situations massives. Pendant des mois, beaucoup de familles n’ont pu ni voir leur proche dans ses derniers jours, ni lui tenir la main, ni se réunir pour une cérémonie. J’ai accompagné, souvent en visioconférence, des personnes qui n’avaient pas pu dire au revoir à un père, une mère, un grand-parent. Certaines portaient encore ce manque des années plus tard, avec cette phrase qui revenait : « Je n’ai pas été là. »
Le deuil périnatal relève d’une autre forme d’empêchement, plus silencieuse. Pour l’entourage, l’enfant mort in utero ou à la naissance n’a parfois « pas vraiment existé ». Pour ses parents, il avait déjà un prénom, une place, une histoire commencée. Longtemps, on les a invités à passer vite à autre chose, parfois sans qu’ils aient pu voir leur enfant.
Dans tous ces cas, ce qui manque n’est pas la capacité de la personne à vivre son deuil. Ce sont les conditions qui lui auraient permis de reconnaître la perte.
Ce que certaines personnes décrivent dans leur corps
Après une perte vécue dans ces conditions, certaines personnes que je reçois me décrivent des sensations qu’elles ne s’expliquent pas toujours :
- des larmes qui ne viennent pas, alors que la peine est là ;
- une fatigue qui ne passe pas avec le repos ;
- une gorge serrée, un souffle court, une poitrine lourde ;
- l’impression d’être « ailleurs », à distance de ce qui se passe ;
- une peine qui revient avec force à l’approche d’un anniversaire, d’une fête, d’une date partagée.
Je pense à un homme qui me racontait n’avoir pas pu pleurer à la mort de sa femme. Les larmes ne venaient pas ; il se sentait comme absent à lui-même.
Ces manifestations ne sont ni systématiques ni propres au deuil. Une fatigue durable, un essoufflement ou des troubles du sommeil peuvent avoir bien d’autres causes et méritent un avis médical. Mon propos n’est pas de tout rapporter à la perte, mais de ne pas ignorer ce que le corps donne à percevoir.
Le temps du deuil, le temps de chacun
On cite souvent les cinq phases décrites par Elisabeth Kübler-Ross : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Ce modèle a d’abord été pensé à partir de personnes en fin de vie, puis étendu aux endeuillés. Il aide à nommer des émotions, mais il ne fixe ni un ordre obligatoire ni une durée normale. Ces émotions se mêlent, s’effacent, reviennent.
Des travaux plus récents, comme le modèle du double processus de Margaret Stroebe et Henk Schut, décrivent plutôt un va-et-vient. La personne endeuillée se tourne tantôt vers la perte et la douleur, tantôt vers la vie quotidienne qui continue et demande à être réorganisée. Ce mouvement d’aller et retour fait partie du chemin.
C’est pourquoi je préfère parler d’adaptation plutôt que d’acceptation. Il ne s’agit pas de juger une mort acceptable, ni d’oublier la personne disparue, mais d’apprendre peu à peu à vivre avec son absence. La peine peut changer de forme, devenir moins envahissante, laisser revenir le rire et les projets, sans que le lien s’efface.
« Nous sommes des êtres cycliques dans un monde linéaire ».
Dans le vivant, rien ne disparaît sans qu’un autre mouvement ne se prépare.
Cette image est particulièrement parlante dans notre approche biodynamique, qui s’appuie sur les lois naturelles du cycle de la Vie.
Gerda Boyesen, la fondatrice de la Psychologie Biodynamique observe le vivant sous forme de cycles : une phase de mobilisation, de tension et d’expression, suivie d’une phase de détente et d’intégration. Elle considère que ce cycle peut rester suspendu lorsqu’une épreuve est trop lourde, ou survient sans qu’on ait pu y répondre. Le corps peut alors, par protection, atténuer certaines sensations pour permettre de continuer à vivre.
Cette lecture n’explique pas chaque symptôme. C’est un cadre de travail qui m’invite à regarder la personne dans son ensemble, avec ses émotions, son souffle et sa posture, et pas seulement son récit.
Présence, rythme et sécurité
Je ne pousse personne à pleurer ou à « lâcher ». Accompagner, pour moi, c’est d’abord être présente, dans une disposition d’écoute et d’ouverture, et offrir un cadre assez sûr pour que ce qui a été retenu puisse, si c’est possible, reprendre sa place. C’est souvent dans ce climat de confiance, sans attente de résultat, que la respiration s’approfondit et que les émotions trouvent un chemin.
Avec l’accord de la personne, je peux proposer un toucher de consolation, une attention au souffle, un temps de silence. Rien de cela n’est une technique pour « terminer » un deuil : ce sont des manières de rester présente à ce qui se passe, au rythme de chacun.
Créer un espace sacré lorsque le rituel funéraire a été perturbé
Quand les rites n’ont pas pu avoir lieu, il reste possible de créer plus tard un moment qui en tienne lieu. Pendant la pandémie, j’ai proposé à des familles de se réunir, parfois à distance, autour de la photographie de leur défunt : partager des souvenirs, y compris des anecdotes drôles, écouter une musique que la personne aimait, relire ses lettres, lui écrire, allumer une bougie, prier ou se recueillir en silence selon les convictions de chacun.
Les gestes symboliques touchent parfois plus profondément que les mots. Mais un rituel n’a de valeur que s’il a du sens pour ceux qui le vivent. Il ne remplace pas les derniers moments qui ont manqué ; il peut offrir un espace pour reconnaître la perte, ensemble ou seul.
Questions fréquentes
Qu’appelle-t-on un deuil bloqué ?
L’expression désigne souvent un deuil qui semble ne pas avancer : la peine reste figée, ou au contraire ne parvient pas à s’exprimer. Je préfère parler de deuil empêché, car ce qui entrave le processus tient souvent aux circonstances de la perte plutôt qu’à la personne elle-même. Il n’existe pas de durée au-delà de laquelle un deuil deviendrait anormal.
Combien de temps dure un deuil ?
Il n’y a pas de durée type. La peine évolue avec le temps, peut s’apaiser puis revenir, notamment aux dates marquantes. Le lien avec la personne disparue, lui, ne disparaît pas.
Peut-on faire un rituel longtemps après un décès ?
Oui. Un geste symbolique peut avoir du sens des mois ou des années après, en particulier lorsque les adieux n’ont pas été possibles. Il n’est jamais une obligation.
Les descendants peuvent-ils subir des deuils qui n’ont pas pu être faits au niveau transgénérationnel ?
Oui, on peut considérer qu’un deuil qui n’a pas pu être élaboré ou symbolisé peut laisser une trace dans la famille et se manifester chez les générations suivantes, notamment à travers des émotions, des silences ou des répétitions. Certains descendants peuvent présenter de l’anxiété, un état dépressif, une hypervigilance, une forte préoccupation concernant la survie et la transmission.
Rosanna Bilotta, Formatrice, Thérapeute Psychocorporelle Biodynamique et superviseure
Pour aller plus loin
J’approfondis ces questions lors d’un stage de quatre jours, dans le respect du rythme de chacun.