Le mystère Gerda

A quoi rêvait Gerda lorsqu’enfant, elle se réfugiait dans les arbres dévorant les livres comme des fruits défendus ? Dans ces années 20, ses parents vivent dans la ville portuaire norvégienne de Bergen. C’est une famille conservatrice. Le père est universitaire, la mère championne de tennis. Ils ont trois autres enfants dont un souffre de problèmes psychiques importants. Gerda est surdouée et timide. Son père ne tient pas à ce qu’elle fasse des études. Elle vit dans les livres.

Après le bac et deux ans d’école supérieure de commerce, Gerda se marie avec Carl Christian Boyesen, un aristocrate, fils d’un riche industriel. A Oslo, la vie est confortable et ennuyeuse. « Je devais être belle et présentable ». Elle a trois enfants, Ebba née en 1944, Mona-Lisa en 1945 puis Paul en 1948. A cette époque, elle a deux passions : l’opérette et toujours les livres – notamment des ouvrages de psychologie – qu’elle lit cachés sous des couvertures de romans d’Agatha Christie.

Marquée par des antécédents névrotiques dans sa famille, Gerda étudie la psychologie à l’Université d’Oslo et obtient son diplôme avec mention en 1952. Elle suit également une spécialisation en psychologie infantile.

Un livre la mène sur le chemin de la végétothérapie, puis vers le Dr Havrevold et le psychologue Ola Raknès avec qui elle va suivre une thérapie d’apprentissage en végétothérapie analytique.

Cet enseignement, les deux hommes le tenaient directement de Wilhelm Reich. Plus tôt, en 1934, « le fils maudit » de Sigmund Freud s’était réfugié en Norvège fuyant la montée du nazisme en Allemagne. Il avait formé à l’analyse caractérielle et suivi en thérapie personnelle le Dr Havrevold, Ola Raknès et Nic Wall avant de s’exiler pour les Etats-Unis, chassé de Norvège pour ses recherches sur l’énergie sexuelle.

« Tu veux devenir masseuse ? »

Au milieu des années 50, Gerda travaille dans un hôpital psychiatrique comme psychologue clinicienne puis, sur les conseils de Nic Wall, suit une formation en physiothérapie. Son père est furieux : « tu es diplômée en psychologie et tu veux devenir masseuse ? » C’est pourtant dans cette double spécialisation que se tissent des liens inédits entre corps et esprit.

Elle travaille alors à Oslo dans une institut dirigé par dirigé par Trygve Braatoy avec Adel Bülow Hansen. Cette dernière ne connaît pas les recherches de Reich mais a développé une thérapie des névroses en utilisant des massages corporels complets, plus connus sous le nom de « Deep Draining ». Gerda découvre l’importance du diaphragme dans la résolution des blocages énergétiques, elle formule ses premières réflexions sur le réflexe de sursaut et utilise dès 1956 son stéthoscope comme instrument de biofeedback. Les bruits du psycho-péristaltsime que lui transmettent les intestins, à travers le stéthoscope, la renseignent sur les processus en cours chez ses patients. Elle commence, avec des décennies d’avance, à ouvrir des pistes de travail sur le lien entre la psyché et l’intestin, ce que l’on considère de plus en plus actuellement comme étant « le deuxième cerveau ».

« Les expériences vécues pendant ma propre thérapie avec Aadel Bülow-Hansen et ce qui se passait dans le traitement de mes patients ont déclenché en moi un raz-de-marée de théories à partir desquelles j’ai progressivement développé la théorie de la psychologie biodynamique, étape par étape, au fil des années ».

Dans ces années 60, Gerda poursuit encore son œuvre, travaille 14 heures par jour. Elle a son propre cabinet et officie comme psychologue et même psychologue en chef dans les services psychiatriques de plusieurs hôpitaux norvégiens. Elle obtient parfois l’autorisation de certains médecins du service de travailler avec les massages. Les résultats sont plus durables qu’avec la thérapie par la parole. « C’est comme guérir les névroses avec les mains ».

Gerda garde en tête cette phrase de Freud : « Il y a une frontière entre le soma et la psyché que personne n’a encore exploré et il appartiendra à ceux qui continueront mon œuvre de réaliser cette exploration ». Mais ces succès de guérison auprès de personnes jugées irrécupérables dérangent et les conflits avec les médecins et psychologues se multiplient. « Ne dîtes pas que vous soignez avec un stéthoscope, lui souffle un médecin. On ne prendra plus l’hôpital au sérieux si vous dîtes ça ».

En Norvège, personne ne l’entend, personne ne la comprend ? Qu’importe, le monde est vaste. Elle décide de divorcer sans difficulté et quitte la Norvège pour l’Angleterre.

La thérapeute des stars

Ola Raknes va apparaître une fois de plus comme un ange gardien. Au fil du temps, il était devenu son mentor. Il voit combien les résultats empiriques de Gerda la conduisent aux mêmes conclusions théoriques que Wilhelm Reich. En 1969 – par les mystères de la vie qu’elle savait si bien saisir – il lui propose de reprendre le cabinet qu’il tient à Londres. Les thérapeutes corporels américains Dr Jerome Liss, Malcolm Brown et Jay Stattman y exercent déjà. David Boadella vit également à Londres à cette époque et publie la revue “Energie und Charakter”. Gerda y écrira son premier article sur la psychologie biodynamique en 1980.

Ses enfants font partie de l’aventure. Ils sont clients, cobayes, co-formateurs. Ebba développe la psycho-orgastie, Mona Lisa la bio-intégration et Paul l’analyse psycho-organique. Gerda organise des petits groupes de formation. Tout un mouvement né en Californie autour du New Age débarque à Londres. Elle devient la thérapeute des stars. On peut croiser chez elle Mick Jagger ou des écrivains célèbres comme Aldous Huxley. Sean Connery, acteur fétiche qui incarnait 007 à l’écran, propose de lui donner sa maison pour qu’elle y créé un centre.

Clover Soutwell, Roger Tellembach, Achim Korte, François et Christian Lewin, Michèle Quoilin, Menno de Lange, Rubens Kignel suivront son enseignement et participeront au développement de la biodynamique en France et aux quatre coins du monde.

Une attitude intérieure

Au-delà des avancées, des techniques qu’elle enseigne Gerda transmet la psychologie biodynamique comme étant avant tout une attitude intérieure. « Le thérapeute se doit d’être présent. Cette présence est possible lorsque le thérapeute se détend et ne cherche pas à trouver avec son cerveau. Mais qu’il est à l’écoute et reste humain ».

« Dans la vie, elle était comme ça, raconte aujourd’hui sa fille Ebba. Je ne l’ai jamais vue nourrir la frustration ou rejeter la faute sur quelqu’un. Ce n’était jamais difficile avec elle. Elle était dans son essence et se rapprochait de plus en plus de sa personnalité primaire. Les gens ressentaient qu’avec elles, ils étaient acceptés comme ils étaient ».

Et pourtant, il persiste un mystère Gerda : « Chaque personne qui la rencontrait croyait la connaître. Mais je ne suis pas sûr que quiconque connaissait Gerda, pas même moi ».

Une des questions qui demeure est de savoir pourquoi Gerda, si attachée aux livres, n’a quasiment rien publier sur ses travaux. A Londres, c’est Mona-Lisa qui a organisé et couché sur le papier les principes de la psychologie biodynamique.

D’autres psychothérapeutes moins talentueux se sont empressés et s’empressent toujours de publier et d’ajouter des copyrights à leurs recherches. Pour Gerda, ce n’était pas important. Elle ne voulait rien protéger du tout, même dans les deux années de maladie qui ont précédé sa mort en 2005. « Elle avait un talon d’Achille par rapport à l’égo avec un peu de narcissisme, mais elle pensait qu’elle n’avait pas besoin de le faire, il était évident que les choses étaient comme ça ».

Parfois, comme pour le livre « Entre psyché et soma », son entourage a voulu lui forcer la main en l’enregistrant pour permettre la transmission de son savoir mais dans le cas d’espèce par exemple, quatre des cinq appareils d’enregistrements qui avaient été installés ont lâché. « Quand c‘était important, dit Ebba, il y avait quelque chose d’énergétique et l’enregistrement ne marchait pas, cela ne prenait pas ses mots ».

Comme s’il était impossible d’enfermer la vie dans des lignes sur papier. Elle laissait à d’autres le soin de suivre le chemin qu’elle avait ouvert.

Richard Benguigui

En savoir plus

Entre psyché et soma (Payot)

Origine et fondements de la Psychologie Biodynamique. Volume 1 (éditions APPB)

Origine et fondements de la Psychologie Biodynamique. Volume 2 (éditions APPB)